Une cinquantaine de personnes. C’est le chiffre officiel derrière la fermeture, pour une période indéterminée, des deux usines de Damabois à Cap-Chat. Mais derrière ce chiffre, il y a des pères de famille qui appréhendent la rentrée scolaire, les inscriptions au hockey et, dans quelques mois, le temps des Fêtes.
Un bâton de hockey à 100 $. En apparence, c’est un détail. Sauf que, dans une maison qui vient de perdre un revenu, plus rien n’est un détail.
Ne pas savoir s’il faut rester ou partir
« On s’en va au chômage sans savoir ce qui s’en vient », laisse tomber Andrew Rousseau, qui travaille pour Damabois depuis bientôt sept ans. Le père de famille de Matane a deux filles de 6 et 7 ans. Quand on lui demande ce que représente cette fermeture, sa réponse est directe : « C’est notre avenir qui est en jeu. » Il n’y a pas de colère dans sa voix, seulement de l’incertitude, soit celle de ne pas savoir s’il faut rester ou partir, s’il faut espérer ou tourner la page.
« Parce que ça prend de l’argent pour vivre », dit-il avec évidence quand on lui demande si la situation est stressante comme père de famille. Le chômage a ses limites, précise-t-il. Ça fait un temps, mais c’est moins payant. C’est une vie mise sur pause, en attendant de voir si l’usine rouvrira.
Un impact qui dépasse Cap-Chat
M. Rousseau tient à rappeler que les chiffres officiels ne racontent pas toute l’histoire. Aux 50 employés de l’usine s’ajoutent les transporteurs, les fournisseurs de pièces, les gars qui bûchent en forêt. Selon lui, ce sont plutôt 150 personnes et peut-être plus qui encaissent le contrecoup de cette fermeture. Pour La Haute-Gaspésie, une région où l’économie tourne beaucoup autour de la forêt, l’impact est majeur. Ce ne sont pas que des emplois saisonniers, puisque plusieurs, comme celui d’Andrew Rousseau, sont des emplois à l’année.
Sur l’entente de protection du caribou, qui est pointée du doigt pour expliquer les difficultés d’approvisionnement en bois, M. Rousseau ne mâche pas ses mots. « Ce n’est pas beaucoup de caribous pour toute la population que ça implique! »
Une vie mise en pause
« Le chômage, ce n’est pas un salaire, lance Enrico Vallée, un contremaître qui cumule huit ans d’expérience chez Damabois. C’est un mode de survie. »
L’homme de Sainte-Anne-des-Monts est père de cinq enfants. La mine basse, le cadet, Jackson, 12 ans, accompagne son père pour assister à l’annonce. « C’est triste parce qu’on a tous des dettes, on a tous une vie, laisse tomber le père de famille pour résumer toute l’ampleur du choc. C’est une vie qui se met en pause. »
M. Vallée a déjà connu le déracinement. Parti de la Gaspésie à 16 ans, il a passé plusieurs années loin de chez lui avant de revenir suivre des cours et de se retrouver chez Damabois, la seule ouverture qu’il avait trouvée à l’époque. Aujourd’hui, tout ce qu’il a bâti, il l’a bâti là, dit-il. « J’ai été parti longtemps et ça ne me tente plus », confie-t-il, envisageant malgré lui l’idée de devoir repartir.
Concernant le caribou, sa colère est plus vive encore. « Pour 20 caribous consanguins, on perd nos emplois! »
Une région qui attend
Ni Andrew Rousseau ni Enrico Vallée ne réclament l’impossible. Ils espèrent simplement que le gouvernement bouge, que les cours à bois se remplissent, que l’usine retrouve un souffle.
En attendant, comme le dit M. Vallée, « cette annonce nous tue. » Si cette phrase n’est évidemment pas au sens propre, elle illustre néanmoins tout ce qu’elle menace d’emporter : une vie construite patiemment, une communauté, une économie qui, pour l’instant, se fragilise davantage.
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